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Doute et foi chez les disciples

©Berna

Solstices / 21.09.26

Doute et foi chez les disciples

De manière surprenante, les évangélistes n’épargnent guère les apôtres tout au long de leurs récits.

L’évangile de Marc compte à lui seul au moins 7 termes différents pour exprimer leur désarroi devant les actes et les paroles de Jésus : ils sont frappés d’étonnement devant son enseignement, effrayés en le voyant chasser un esprit mauvais, stupéfaits face au paralytique redressé, saisis d’une grande crainte au moment de la tempête apaisée, troublés puis intérieurement au comble de la stupeur lorsqu’ils le voient marcher sur les eaux, saisis de frayeur au moment de la transfiguration ou encore interdits à l’excès lorsque Jésus leur annonce qu’un chameau entrera plus aisément par le chas d’une aiguille qu’un riche dans le Royaume des Cieux.

Ces réactions plutôt saines devant la manifestation de la puissance de Jésus et ses propos détonnant suscitent pourtant plusieurs réactions assez virulentes de la part de Jésus qui n’hésite pas, parfois un peu âprement, à tancer ses amis : « Vous ne saisissez pas cette parabole, comment comprendrez- vous toutes les autres ? » leur assène-t-il après avoir raconté la parabole du semeur. Plus tard, au moment de la tempête apaisée, alors qu’ils ont éprouvé la peur de la mort, il les interpelle vigoureusement : « Pourquoi avez-vous peur ainsi ? n’avez-vous pas de foi ? » Plus tard encore, après les deux partages des pains, les disciples se retrouvent dans la barque avec un seul pain et craignent pour leur pique-nique. Jésus alors ne mâche pas ses mots dans son intervention : « Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas ? Avez-vous l’esprit bouché, des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? » Au chapitre suivant, il est encore plus virulent et laisse même sentir une sorte d’agacement qu’on ne lui reconnait guère. Un père de famille vient lui annoncer qu’il a présenté son fils à ses disciples et qu’ils n’ont pas réussi à le guérir : la réponse de Jésus est cinglante : « Engeance incrédule, leur répond-il, jusqu’à quand serais-je auprès de vous, jusqu’à quand vous supporterais-je ? » Ce florilège est loin d’être exhaustif. Tout le monde garde en mémoire le « Passe derrière-moi Satan » adressé à ce pauvre Pierre dépité qui pensait pourtant avoir manifesté son attachement à son maître et ami !

Loin donc d’un émerveillement béat et d’une proximité sans faille, les disciples nous sont présentés tâtonnant, fébriles, remplis d’incompréhensions et de doutes. Jean-Baptiste lui-même, à l’approche de la mort dans sa prison de Machéronte, va envoyer ses fidèles s’enquérir auprès de Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Cette question vertigineuse rejoint l’expérience de grands mystiques qui connaissent parfois des périodes de doutes profonds et mystérieux. Pauvre Jean-Baptiste, on lui coupera la tête avant que les émissaires ne reviennent rapporter la réponse de Jésus. Sa question restera en suspens jusqu’à sa mort.

On pourrait imaginer qu’après la résurrection, les choses se simplifient. Les disciples, témoins de Pâques, renforcés dans leur foi et remplis d’assurance annoncent la Bonne Nouvelle aux peuples et s’engagent dans de longs discours. Et pourtant lorsqu’on lit d’un peu plus près le long et passionnant récit du livre des Actes des Apôtres, on s’aperçoit là aussi que rien ne fut si simple. Les doutes ne concernent plus tant l’identité de Jésus que la manière de transmettre la foi. Faut-il aller chez les païens ? Quitter la synagogue ? Renoncer aux lois juives ? Comment aider les communautés nouvelles à tenir bon ? Quelles personnes envoyer ? Des désaccords sont mis à jour, des disciples se séparent, choisissent des voies différentes. Les communautés nouvelles, pleines d’entrain, patinent, retombent dans leurs travers. L’évangélisation au nom du ressuscité ne connait pas le succès escompté. Paul et ses compagnons, Gaïus et Aristarque, se font renvoyer d’Ephèse, accusés d’y jeter le trouble. À Athènes, le même Paul se fait traiter de perroquet par les philosophes, avant d’être entendu et finalement écarté. À Corinthe, on le traîne devant le tribunal. À l’exception notable de Jean, qui a échappé miraculeusement à la marmite bouillante qu’on lui destinait, tous sont morts martyrs. Au point que la jeune Église s’interroge sur la pertinence d’une vie avec le Christ. Le livre de l’Apocalypse, témoin de ces remises en question profondes et fondamentales, lance un vibrant appel à la persévérance.

Ces interpellations des disciples ont quelque chose de rassurant et d’engageant pour nous, Église du XXIe siècle. Suivre le Christ, l’annoncer, en vivre, demeure un défi permanent dans ce monde en mouvement. Chaque période amène son lot de questions nouvelles jamais réglées d’avance. L’encyclique du pape Léon Magnifica Humanitas en est un exemple parmi d’autres. Elle ouvre les voies d’un discernement individuel et communautaire face à des changements qui transforment l’humanité en profondeur tout en gardant la fraîcheur de l’annonce pascale : aucune histoire, aucune vie, aucun changement n’est étranger au Christ Sauveur.

Didier Berret
Délégué épiscopal

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