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Quand la vie nous échappe
Solstices / 21.09.26

Quand la vie nous échappe

Que reste-t-il lorsque la vie ne se déroule plus comme prévu ? Maladie, accident, perte d’autonomie : certaines épreuves nous confrontent brutalement à ce que nous ne maîtrisons pas. Au CHUV, Jean-Noël Theurillat accompagne celles et ceux qui traversent ces moments de rupture. Depuis quatre ans, à la tête du service d’aumônerie oecuménique, il offre un espace où peuvent se dire les peurs, les doutes et les questions qui surgissent lorsque les certitudes vacillent.

Nous avançons dans la vie avec des projets, des habitudes, des certitudes. Nous choisissons, nous anticipons, nous organisons. À force de pouvoir orienter nos existences, nous finissons peut-être par croire que nous sommes totalement aux commandes de nos vies. Jusqu’au jour où quelque chose résiste. Une maladie, un accident, un diagnostic. Soudain, le chemin que l’on suivait s’interrompt et rappelle brutalement que nous ne sommes pas tout-puissants.

« La crise nous met face à ce qui peut être vécu comme l’intolérable », observe Jean-Noël Theurillat qui accompagne notamment des personnes confrontées à la maladie en oncologie. Dans ces moments où certaines certitudes s’effondrent, le réflexe pourrait être de chercher à reprendre le contrôle, ou de se raccrocher à cette formule devenue familière : « il faut lâcher prise ». Mais peut-on vraiment décider de lâcher-prise ?

Pour Jean-Noël Theurillat, cette notion est une injonction paradoxale, une forme de pression qui peut même devenir culpabilisante. « On ne décrète pas le lâcher-prise. Ce serait encore une illusion de maîtrise », souligne-t-il. Car parfois, la vie résiste. Certaines de ses limitations ne peuvent être levées par un simple « ça va aller, il faut lâcher prise ». Une telle injonction laisserait entendre qu’il n’y a qu’à accepter pour que la réalité change. Or, face à la maladie ou à l’accident, certaines réalités sont tout simplement inconcevables. Les contourner par des réponses toutes faites reviendrait à nier ce que vit la personne et la perturbation dans laquelle elle est tout à coup projetée.

Alors que signifie accepter, lorsque ce qui nous arrive est précisément inacceptable ? Pour ce jurassien d’origine, il n’existe pas de réponse toute faite : « Si ça apparaissait comme une recette miracle, je trouverais ça extrêmement méprisant pour la personne et pour la difficulté qu’elle est en train de vivre », affirme-t-il. Il y a d’abord la crise, la peur, l’impuissance. Puis, parfois, un chemin qui se dessine autrement : sans carte, mais avec une boussole. Un chemin où l’on ose rejoindre cette nuit absurde et où on découvre aussi que ce qui nous échappe peut laisser place à quelque chose de nouveau.

Après l’annonce de la maladie, de l’accident ou les mauvaises nouvelles quant à son évolution vient le questionnement : qu’est-ce que je deviens ? Pour Jean-Noël Theurillat, « l’épreuve est parfois le lieu où se vérifie ce qui est essentiel pour la personne ». Ainsi, par exemple, l’échelle des valeurs change : certaines choses deviennent importantes et d’autres s’évaporent. « Récemment, un patient m’a dit : “Depuis que j’ai le cancer, je ne fais plus de nuit blanche pour mon travail” », raconte-t-il.

Lorsque les doutes surviennent et que l’angoisse s’installe, comment continuer à avancer malgré la peur de l’inconnu ? « Il y a autant de réponses que de personnes et chaque réponse est vraie », remarque-t-il. La peur ne s’évapore pas comme par magie, mais elle peut s’apprivoiser : mettre des mots sur ce qui l’alimente permet d’avancer dans son cheminement intérieur. L’accompagnement consiste alors à mobiliser les ressources de la personne, tout en reconnaissant les lieux où elle est bousculée. Car avancer, c’est aussi oser regarder ce qui, en soi, vacille, ce qui ne fait plus sens ou reste encore sans réponse.

Accompagner, c’est aussi accepter de ne pas pouvoir sauver l’autre. Être présent dans le silence pesant sans chercher à combler le vertige que suscite ce vide. Pour Jean-Noël Theurillat, cette posture demande de l’humilité, mais aussi une profonde confiance dans la capacité de la personne à trouver son propre chemin. « On travaille avec un matériau noble qui est l’humain et ça demande à le respecter », confie-t-il. Dans cet espace où les certitudes vacillent, quelque chose peut pourtant se révéler : « Il y a l’invisible qui peut travailler en nous dans ce chemin, secrètement. » L’accompagnement consiste alors peut-être à laisser une place à ce qui ne se voit pas encore, sans chercher à lui donner un nom ou une réponse autre que celle que l’autre fera émerger.

Propos recueillis par Coralie Staecheli
Rédactrice responsable du magazine solstices

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