Jura Pastoral

Lettre pastorale de Mgr Felix Gmür

Vivre et célébrer la foi avec tous nos sens

Lettre pastorale pour la fête de la Présentation du Seigneur, Chandeleur, 2 février 2020

Mgr Felix Gmür Mgr Felix Gmür

Chers soeurs et frères,

Qui n’apprécie pas l’océan de lumière qui s’étend à Noël ? « Que la lumière soit »1 est la première parole que Dieu prononce. Et la lumière fut. Avec Jésus, « la lumière brille dans les ténèbres »2. Elle illumine tout homme3. C’est pourquoi Noël est la fête de la lumière pour tous les hommes, et même pour toute la création. Partout, des lumières brillent. Des bougies scintillent. Elles éclairent, elles sentent bon, elles réchauffent. Aujourd’hui, quarante jours après la fête, nous faisons briller encore une fois Noël de tous ses feux ! Et c’est pourquoi nous bénissons aujourd’hui les bougies (ou les cierges dans le langage liturgique).

I.

Pourquoi des bougies ? Nous avons tout l’éclairage LED qu’il faut ! C’est vrai : la lumière électrique est pratique et nous sommes contents de l’avoir. Mais la lumière d’une bougie est précieuse. Elle est vivante, changeante. Nous pouvons jouer avec, essayer de l’éteindre d’un souffle. La lumière d’une bougie nous attire, nous charme, nous fascine. Le cierge est l’un des acteurs principaux de la Veillée pascale, les bougies sont les incontournables de la couronne de l’avent, des messes « Rorate », du sapin de Noël, des baptêmes et des funérailles. Le cierge représente Jésus, la lumière qui ne s’éteint pas. Jésus nous attire, nous charme, nous fascine.

La bénédiction des cierges est un rituel ancien. Il y a environ mille ans que les premiers cierges ont été bénis lors de la Chandeleur, la fête que nous célébrons aujourd’hui. Cela nous montre bien que notre foi est une foi sensorielle. Elle ne se comprend pas seulement par la pensée, mais aussi par les sens. Même si nous réfléchissons beaucoup sur la foi, ce qui est bien et important, nous vivons et nous célébrons la foi par les sens. Nous la ressentons, elle touche notre cœur.

II.

Quand on considère les petites choses et le concret, il devient évident que la rencontre avec Dieu passe par les cinq sens, qu’elle interpelle l’être humain tout entier.

Premier sens : Nous voyons. Quelle joie quand, dans l’obscurité, une petite lumière apparaît enfin ! Car nous ne pouvons voir que quand il fait jour. Le jeu entre le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, est ancré dans les origines de l’humanité. Ce n’est donc pas un hasard que Dieu ait séparé la lumière des ténèbres dès le premier jour4. Ce n’est qu’ensuite que seront créés les plantes, les animaux et les êtres humains. Les créatures, et donc nous tous aussi, nous sommes engendrés dans l’alternance de l’ombre et de la lumière. Tout comme la lumière scintillante d’une bougie produit la magie d’un jeu d’ombre et de lumière sur nos visages ou sur les murs, notre vie est elle aussi marquée par l’alternance de l’ombre et de la lumière. Le soleil ne brille pas tous les jours. De petits et grands soucis, des peurs et de la tristesse viennent parfois suspendre d’épais nuages sur notre quotidien. Cependant, le petit faisceau lumineux d’une bougie nous rappelle que l’obscurité, les peurs, les soucis et la mort n’ont pas le dernier mot. Car le Christ, la lumière, « brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »5.

La création de Dieu et les œuvres d’art brillent aussi. Les paysages, les animaux, les plantes nous émerveillent. Toute belle église est un plaisir pour les yeux : l’architecture, les tableaux, les sculptures, les sols, les plafonds, les couleurs, la lumière et l’ombre. Tout cela est fait pour nous mener à Dieu. Ce sont comme des traces qui nous indiquent le Créateur. En Jésus, Dieu n’est plus seulement présent par ses traces, il est lui-même directement visible. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Syméon donne un témoignage éloquent : « Mes yeux ont vu le salut »6. Nous aussi, nous voyons en Jésus le salut. En même temps, nous ne regardons pas seulement Jésus, mais aussi avec Jésus. Il pose lui-même son regard sur les hommes et il voit où le bât blesse. À celui ou celle qui regarde attentivement avec lui, Jésus redit comme à ses disciples : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez »7. Celui ou celle qui voit avec les yeux de la foi agira aussi bien par la suite, comme l’a fait le bon Samaritain8.

Deuxième sens : Nous sentons. La bougie répand un doux parfum. La cire de la bougie remplit délicatement l’espace d’une odeur bienfaisante. C’est pareil avec l’encens qui déroule un fin tapis parfumé sur lequel les prières s’élèvent vers Dieu9. Nous pouvons non seulement voir la création de Dieu, mais aussi sentir son odeur. Comme ça sent bon dans la forêt ! Comme c’est grandiose de sentir tout à coup la mer ! Dieu aime sentir notre odeur. Le Cantique des cantiques parle de bonnes odeurs et d’exquises senteurs quand deux personnes s’aiment10. La précieuse senteur des onguents est un témoignage d’affection, et même Jésus a reçu une onction d’huile parfumée11. Oui, nous avons tous reçu l’onction du saint-chrême parfumé à notre baptême et à notre confirmation. Par l’huile sainte, c’est comme si nous prenions l’odeur du Christ. Quand on marche à sa suite, selon l’apôtre Paul, l’amour qu’on a les uns pour les autres et les dons que l’on partage sont un parfum d’agréable odeur12. La connaissance de Dieu se propage partout comme un parfum bienfaisant à travers les actes d’amour des chrétiennes et des chrétiens13.

Troisième sens : Nous touchons. Les grands et les petits enfants ont tendance à vouloir toucher les bougies. La cire liquide, chaude et qui colle aux doigts nous donne envie de la toucher. Qui n’a jamais été tenté de jouer avec la cire d’une bougie allumée ?

C’est par le toucher que nous explorons le monde. C’est comme ça que les tout-petits découvrent déjà ce qui est dangereux comme une plaque brûlante de cuisinière ou ce qui est beau comme se sentir en sécurité dans les bras de ses parents. L’Évangile d’aujourd’hui raconte que Syméon a pris l’Enfant Jésus dans ses bras14, exactement comme Jésus prendra lui-même plus tard des enfants dans les siens15. Jésus n’a pas peur du contact. Il touche un lépreux16, les yeux de deux aveugles17 ou la main de la belle-mère de Pierre atteinte de fièvre18. Il prend par la main la jeune fille de douze ans19, touche les oreilles et la langue d’un sourd-muet20, impose les mains à des malades21 et touche ses disciples saisis de crainte22. Jésus ne touche pas seulement, mais il se laisse aussi toucher, même mouiller, essuyer, oindre et couvrir de baisers23. Toute personne qui touche Jésus et qui est touchée par lui est guérie, retrouve la santé et ressent l’amour, la proximité et l’attention de Dieu à son égard.

Le corps s’exprime de manière tactile et par le toucher. Nous nous signons avec l’eau bénite quand nous entrons dans une église. Nous sommes baptisés avec de l’eau et avec l’Esprit Saint. A notre baptême, nous recevons aussi l’imposition des mains et l’onction. Pour le geste de paix, nous nous tendons la main ou nous nous prenons dans les bras. Les paroles et les gestes forment un tout. Dieu touche notre corps et notre âme, il nous aime corps et âme, il est proche.

Quatrième sens : Nous entendons. Si l’on ne se contente pas de regarder, de sentir et de toucher les bougies, mais qu’on les écoute aussi, on perçoit le faible grésillement qu’émettent parfois les flammes. Il faut vraiment tendre l’oreille. Ce n’est qu’en étant parfaitement calmes et silencieux que nous pouvons écouter attentivement. Souvent, Dieu parle aux hommes à voix très basse. En pleine crise existentielle, Dieu ne se manifeste pas au prophète Élie dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. C’est seulement dans un murmure de fin silence qu’il se fait entendre et reconnaître comme Dieu24.

Nous, les croyants, nous vivons de l’écoute active de la Parole de Dieu. L’écoute est le canal fondamental de perception de la révélation. « Écoute Israël »25 dit Moïse à la demande du Seigneur ; « celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende »26, encourage Jésus. Car la foi vient de ce que l’on entend27. L’Église est d’abord une Église qui entend et écoute activement et qui apprend de cette écoute. Cela vaut également pour celles et ceux qui s’écoutent les uns les autres et écoutent ensemble la Parole de Dieu, afin de comprendre la foi en Dieu Sauveur et la mission qui incombe à chacun de mener une vie chrétienne.

Quand des gens se rencontrent, une part importante de leur activité consiste à écouter. C’est d’autant plus vrai pour les offices religieux. Nous entendons la Parole de Dieu, des prières, des cantiques et des chants, nous entendons de la musique. Notre foi passe par l’oreille. Il vaut donc la peine de tendre l’oreille.

Cinquième sens : Nous goûtons. Nous ne mangeons pas les bougies. Mais les bougies sont souvent associées à un bon repas. On n’allume pas des bougies que pour un souper romantique à deux, mais on en trouve aussi sur chaque table dressée avec soin, pour rendre plus agréable l’ambiance du repas et des discussions entre les convives. Aujourd’hui, comme c’était déjà le cas aux temps bibliques, manger et boire sont intimement liés à la foi. Lorsque Moïse et le peuple d’Israël ont passé quarante ans dans le désert, Dieu les a nourris de manne, un pain croustillant venu du ciel28. Manger unit les êtres humains entre eux et avec Dieu. Jésus a aussi tout naturellement mangé et bu avec ses disciples. Souvent, d’autres personnes se joignaient à leur table, notamment des collecteurs d’impôts et des pécheurs29. Et faire sauter de la sorte les frontières sociales causait du scandale. Comme quoi l’intégration passe aussi par l’estomac. Pensons à la grande fête à l’occasion des noces de Cana30, à la multiplication miraculeuse des pains ou à d’autres occasions où des foules ont été nourries31. Pensons à la dernière cène32. L’Eglise la célèbre chaque jour et avant tout le dimanche comme eucharistie, en remerciement pour le salut que nous donnent la vie, la mort et la résurrection de Jésus. Le deuxième concile du Vatican qualifie cette célébration de source et sommet de notre vie de foi33. C’est pourquoi nous recevons avec gratitude le Corps du Christ, avant-goût de notre rédemption définitive.

III.

Nous vivons avec nos sens et nous pouvons donc aussi croire avec tous nos sens. Le message de l’Écriture sainte part toujours d’expériences sensorielles. Dieu s’adresse à nous par l’intermédiaire de nos sens. Dans la première lecture, le prophète Malachie annonce un messager de Dieu qui purifiera les hommes comme l’argent au feu34. Nos expériences sensorielles rendent ce message vivant. Celui ou celle qui a déjà senti la chaleur du feu et qui s’est déjà émerveillé devant la beauté de l’argenterie resplendissante de pureté saisira encore différemment et plus profondément la force et la signification de ce messager de Dieu qui vient.

Mais qu’en est-il lorsque nos sens s’affaiblissent ou disparaissent, lorsque quelqu’un est atteint d’une maladie ? Peut-on alors encore rencontrer Dieu ? L’Évangile d’aujourd’hui nous indique une autre direction. Au Temple, Marie, Joseph et Jésus rencontrent le prophète Syméon puis la prophétesse Anne. Syméon est proche de la mort, c’est un vieillard, Anne est très avancée en âge. Leurs perceptions sensorielles sont peut-être bien altérées. Et pourtant ce sont eux qui reconnaissent en Jésus le Sauveur35. Ils ont le juste sens de Dieu. C’est comme s’ils disposaient d’un sixième sens orienté sur la présence de Dieu. Dans la rencontre, c’est ce sens qui s’active. Ils voient en Jésus le salut, parce que dans le Fils de Dieu, ils voient Dieu le Père36. Syméon prend l’Enfant Jésus dans ses bras. Il proclame ensuite sa prophétie. Les deux personnes âgées s’adressent à Dieu, aux jeunes parents et aux autres personnes présentes. Ils transmettent ce don du salut dont ils ont fait l’expérience.

En tant que chrétiennes et chrétiens baptisés, nous disposons nous aussi de ce sixième sens. En tant que baptisés, nous sommes appelés à être prophétesses et prophètes. Comme Anne et Syméon, ce sont très souvent, dans notre société, les personnes d’un certain âge qui transmettent la foi et le message de Jésus Christ aux plus jeunes. Beaucoup de jeunes rencontrent Dieu par l’intermédiaire de leurs grands-pères et grand-mères pour qui la foi va de soi et qui la vivent au quotidien en toute simplicité. La foi est sensorielle, la foi relie les générations.

C’est une joie de recevoir la foi, de la vivre et de la partager avec tous nos sens. Avançons dans la vie avec nos sens en éveil ! Les cierges qui seront bénis aujourd’hui et que nous rapporterons à la maison nous le rappellent. Que Dieu vous bénisse !

Bien à vous
+Félix Gmür, évêque de Bâle

 

Notes

  • 1 Gn 1,3.
  • 2 Jn 1,5.
  • 3 Jn 1,9.
  • 4 Gn 1,3-5.
  • 5 Jn 1,5.
  • 6 Lc 2,30.
  • 7 Lc 10,23.
  • 8 Lc 10,33.
  • 9 Ps 141,2.
  • 10 Ct 4,10-16 ; 5,13.16.
  • 11 Jn 12,3 s.
  • 12 Ep 5,2 ; Ph 4,18.
  • 13 2 Co 2,14 s.
  • 14 Lc 2,28.
  • 15 Mc 10,16.
  • 16 Mc 1,41 parr.
  • 17 Mt 9,29.
  • 18 Mc 1,31 par.
  • 19 Mc 5,41 par.
  • 20 Mc 7,33.
  • 21 Mc 6,5 ; Lc 4,40.
  • 22 Mt 17,7.
  • 23 Lc 7,38 s.44-46 ; cf. Mc 14,3.8 ; Mt 26,7.12 ; Jn 11,2 ; 12,3.
  • 24 1 R 19,11-13.
  • 25 Dt 6,4.
  • 26 Mc 4,9 parmi d’autres.
  • 27 Rm 10,17.
  • 28 Ex 16,14 s.
  • 29 Mc 2,15-17 par ; Lc 15,1 s.
  • 30 Jn 2,1-12.
  • 31 Jn 6,1-15, et encore Mc 6,30-44 ; Mc 8,1-10 ; Mt 14,13-21 ; Lc 9,10-17.
  • 32 Mc 14,17-25 ; Mt 26,20-29 ; Lc 22,14-23 ; 1 Co 11,23-26 ; cf. aussi Jn 13,1-20.
  • 33 Lumen Gentium 11.
  • 34 Ml 3,2 s.
  • 35 Lc 2,30 s.38.
  • 36 Jn 12,45 ; 14,9.

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