Jura Pastoral

Quand les femmes catholiques font la grève

Manifestation - Près d’une centaine de « femmes en Eglise » ont revendiqué plus d’égalité et moins de cléricalisme à l’occasion de la grève des femmes, le 14 juin à Lausanne. Après leur cortège, elles se sont invitées à la Conférence des ordinaires de la Suisse romande. Notre journaliste s’est glissé parmi elles.

Grève des femmes du 14 juin 2019 Après la manifestation, Myriam Stocker pose avec les membres de la Conférence des ordinaires de la Suisse romande (COR). Tous arborent le badge «Egalité des chances, Amen». Photo © Laurent Grabet

Elles se savaient croyantes. Elles se découvrent militantes avec un certain étonnement et beaucoup de joie. En ce vendredi 14 juin, jour de la grève des femmes, un slogan tourne en boucle dans leur bouche avec conviction: «Nous croyons, nous parlons, nous agissons!». Ces catholiques sont près d’une centaine à le scander en référence à la parole du jour tirée de la deuxième épître de Saint Paul aux Corinthiens.

Contre le cléricalisme
Elles défilent, un badge violet marqué « Egalité des chances, Amen » à la boutonnière, devant une banderole demandant «une participation significative des femmes dans les instances décisionnelles et de formation» de l’Eglise catholique. Les badauds les regardent traverser la gare de Lausanne d’un air mi-surpris mi-amusé. Certains dégainent leur natel pour immortaliser la chose.

« Féminisme », le mot est lâché! Myriam Stocker, première femme au Conseil épiscopal et fondatrice du Réseau des femmes en Eglise, qui a lancé cette manifestation, l’assume. Ce n’est pas le cas de toutes ici. « On est davantage dans une démarche de baptisées, qui nous positionne tous à égalité dans une posture de serviteur les uns des autres», tempère Cathy Espy-Ruf, 56 ans et « aumônier » à Genève. L’idée de participer à la grève des femmes est née en novembre dernier d’une révolte faisant écho au mouvement Me too. « Les révélations des religieuses abusées par des prêtres nous ont mis très en colère et nous ont profondément déçues. Cela a été un déclencheur. Je me suis dit : nous aussi, les femmes croyantes, nous devons faire quelque chose le 14 juin ! », explique Myriam Stocker. La Bulloise de 61 ans estime qu’au moins 70% des personnes engagées en Eglise sont des femmes. Elle déplore que plus on monte dans la hiérarchie, moins il y en a et moins leur parole est prise en compte. Le cléricalisme en est la cause, selon elle, tout comme le fait que l’Eglise est historiquement un « système patriarcal peu porté à la remise en cause». «Il existe encore des prêtres qui semblent convaincus que leur statut fait d’eux des êtres à part, au-dessus des autres; les enjeux de pouvoir ne sont pas absents derrière cette attitude, constate Myriam Stocker. Or les femmes, ne serait-ce qu’en raison de leur famille, sont bien souvent plus en lien avec le terrain qu’eux et pourraient amener bien plus qu’elles ne le font actuellement. »

Grève des femmes du 14 juin 2019 Une centaine de femmes, dont Cathy Espy-Ruf (au centre), ont manifesté le 14 juin pour exiger une plus grande participation de femmes dans les instances décisionnelles de l’Eglise catholique. Photo © Laurent Grabet

Seulement deux prêtres
Les hommes ne sont pas légion au sein du cortège. Une dizaine tout au plus, dont seulement deux prêtres. Luc de Raemy, curé modérateur à Payerne, est l’un d’eux. «Je ne comprends pas que l’Eglise ne se donne pas tous les moyens d’annoncer le Christ», peste le Vaudois, partisan de l’ouverture de la prêtrise aux femmes.

Ce thème ne figurait pas dans les revendications des manifestantes. «Les hommes qui dirigent n’y sont pas encore prêts et puis nous préférions venir vers eux avec des demandes concrètes et rapidement applicables», explique Myriam Stocker. Outre la revendication principale – la participation des femmes dans les instances décisionnelles et de formation –, elle-même et ses consoeurs, pour la plupart des employées des églises catholiques de leur canton, ont demandé lamise en place de commissions paritaires visant à lutter contre le cléricalisme et l’organisation, au moins une fois tous les deux ans, d’une rencontre de toutes les femmes avec les vicaires épiscopaux et l’évêque.

Mgr Morerod n’était pas présent à la rencontre de la Conférence des ordinaires de la Suisse romande (COR) à laquelle lesmanifestantes s’étaient invitées en fin de cortège. L’évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg assistait à l’enterrement de la mère de son confrère Alain de Raemy, tout comme quatre autres des seize membres de la COR. Les personnes présentes ont fait bon accueil aux manifestantes. Certains arboraient même le badge «Egalité des chances, Amen».

Parmi leurs interventions, celle de Mgr Denis Theurillat en a fait tiquer plus d’une. L’évêque auxiliaire de Bâle a affirmé que « la cause des femmes est déjà bien avancée dans l’Eglise ». « Cette opinion en dit long sur le fait que beaucoup d’hommes, bien que de bonne volonté, ne prennent pas vraiment la mesure des inégalités ; ce qui peut se comprendre, car ils n’en sont pas victimes directement ! », commente Catherine Ulrich. Cette assistante pastorale de 57 ans estime « avec réalisme» que les graines semées aujourd’hui ne germeront que dans la génération de ses petites-filles ! « Notre forte mobilisation montre que tout cela n’était pas une lubie de quelques femmes isolées, comme quelques personnes l’ont affirmé avec dédain », se félicite la Genevoise.

Jamais sollicitées
A deux pas d’elle,Mireille Fornerod, enseignante à l’Université de Fribourg et spécialiste de la place des femmes dans l’Eglise catholique, est plutôt remontée : « Beaucoup de femmes très bien formées théologiquement ne sont jamais sollicitées. Cette indifférence est intolérable, car l’Eglise sans nous n’est plus grand-chose ! Une plus grande présence féminine atténuerait l’entre-soi et les abus de pouvoir qui en découlent parfois». Myriam Stocker est convaincue de son côté que cela rendrait aussi l’institution plus proche des gens et son message plus accessible.

Le pape François lui-même encourage cemouvement, rappelle Myriam Stocker. « Une Eglise vivante peut réagir en prêtant attention aux revendications légitimes des femmes qui demandent plus de justice », écrivait le souverain pontife en mars dans son exhortation apostolique Christus Vivit. Mais, en la matière, l’inertie de l’Eglise qu’il dirige reste très forte. Et l’une des participantes de lancer, sur le ton de l’évidence, une intéressante clé de lecture à cette situation : « L’homme qui ne reconnaît pas l’inévitable part de femme qui est en lui se méconnaît lui-même et rallonge ainsi le long chemin séparant sa tête de son cœur ».

Texte et photos: Laurent Grabet

Double présence jurassienne

Grève des femmes du 14 juin 2019 Jean-Louis Crétin, animateur pastoral à Tramelan et Chantal Ampukunnel, assistante pastorale dans les Franches-Montagnes étaient eux aussi à Lausanne. Photo © Laurent Grabet

Deux personnes du Jura pastoral se sont jointes au groupe d'une centaine de personnes engagées en Eglise qui ont manifesté à Lausanne ce vendredi matin 14 juin :  Jean-Louis Crétin, animateur pastoral à Tramelan et Chantal Ampukunnel, assistante pastorale dans les Franches-Montagnes. Celle-ci a rencontré les membres de la Conférence des Ordinaires de la Suisse romande (COR) avec cinq autres femmes déléguées des cantons romands. Elles ont présenté ensemble le document donné à chaque membre de la COR qui demande une « participation significative de femmes dans les instances décisionnelles et de formation ».  

Grève des femmes - 14 juin 2019 Photo © Laurent Grabet

L'Echo Magazine n°25 du 20 juin 2019

Echo Magazine n25 20 juin 2019 Echo Magazine n°25 du 20 juin 2019

Le Réseau des femmes en Eglise

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Le Réseau des femmes en Eglise, qui s’est associé à la grève des femmes, a été créé en 2015 à l’initiative de Myriam Stocker, animatrice pastorale et coordinatrice de la planification pastorale du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF), par un groupe de femmes engagées dans des équipes pastorales. «Nous ressentions le besoin de nous soutenir, de partager certaines difficultés et les joies dans notre mission, nous voulions surtout créer un lieu d’écoute, de réflexion et d’amitié», explique Myriam Stocker. Il réunit trois à quatre fois par an des femmes de tous les cantons du diocèse pour une rencontre et un repas sur un sujet les concernant, parfois avec un intervenant extérieur. Respect, accueil, solidarité, compréhension, soutien, encouragement et amitié caractérisent ces temps de partage.

 

Ses membres demandent une participation significative de femmes dans les instances décisionnelles et de formation: conseil épiscopal, conseil de vicariat, équipe pastorale, conseil pastoral, conseil de paroisse, conseil de communauté, Institut de formation aux ministères, Centre catholique romand de formation en Eglise, séminaire...

 

Pour lutter contre le cléricalisme, elles demandent la mise en place de commissions paritaires afin de repenser la diversité des ministères et des fonctions. Pour alimenter et accompagner l’avancement de leurs propositions, elles demandent qu’il y ait, au moins une fois tous les deux ans, dans chaque diocèse de Suisse romande, une journée avec l’évêque et les vicaires épiscopaux pour toutes les femmes engagées en Eglise, professionnelles et bénévoles.

GdSC

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